Il faut savoir dire "Je ne sais pas"
- tanzeymike
- 17 avr. 2022
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 18 avr. 2022

Dans le cadre d'un projet d'étude, j'ai eu la chance d'échanger avec Anne-Laure Bonnet, journaliste sportive indépendante. Voici notre échange.
Mike Tanzey : Est-ce que vous pourriez vous présenter en retraçant votre parcours scolaire comme professionnel ?
Anne-Laure Bonnet : Je m’appelle donc Anne-Laure Bonnet. Je suis journaliste professionnelle indépendante. J’ai commencé à travailler sur le site internet de CANAL +, il y a une vingtaine d’années. J’ai travaillé quatre années au journal L’Équipe puis j’ai fait de la télévision sur TF1 où je traitais le football et la Formule 1. J’ai aussi travaillé dans des boites de production étrangères. Puis je suis partie travailler quatre ans en Italie où je travaillais pour Sky Italia. Je suis rentrée en France afin de travailler pour BeIN Sports en 2012, où je suis restée sept années. J’ai quitté cette rédaction car il le fallait. J’ai rejoint l’aventure Téléfoot, qui s’est arrêtée au bout de sept mois. En ce moment je suis indépendante, je travaille en Italie et profite du plaisir que d’être libre.
Mike Tanzey : Et par rapport à votre parcours scolaire, avez-vous fait une école de journalisme ?
Anne-Laure Bonnet : J’ai fait Sciences-Po. Je n’ai pas fait d’école de journalisme parce qu’il y a vingt ans c’était plus facile de réussir comme journaliste sans avoir fait d’école.
Ce qui est regrettable parce que je pense que les écoles formatent toujours un petit peu. J’ai donc commencé comme traductrice sur le site internet de Canal + dans une époque où il y avait encore les modems qui faisaient « bipbip » rires.
Écrire, traduire ... il fallait un peu tout faire. J’en ai donc profité pour, même si cela n’a pas duré longtemps, écrire un petit peu et envoyer mes papiers à L’Équipe afin d’intégrer leur pôle de journaliste pigiste.
Mike Tanzey : D’ailleurs sur le site femmesjournalistesdesports.fr, il y est écrit que vous êtes pigiste, est-ce bien le cas ?
Anne-Laure Bonnet : Oui ! Je suis indépendante. Je suis pigiste. Je ne veux plus travailler dans une rédaction, je ne veux plus appartenir à une rédaction. J’ai suffisamment souffert, je ne fais plus cela.
Mike Tanzey : Vous parliez de « l’immense bonheur d’être libre », pourquoi vouloir autant être indépendante ?
Anne-Laure Bonnet : J’ai été pigiste après L’Équipe, mais c’était horrible parce qu’évidemment, n’ayant travaillé que quatre ans, je n’avais pas beaucoup de contacts. C’était très difficile de trouver du travail. J’en avais donc un très mauvais souvenir.
J’ai très mal vécu la domination de l’homme blanc de plus de cinquante ans dans les rédactions parisiennes, qui plus-est, les rédactions de sports. J’en ai ras-le-bol et comme je n’ai plus envie que l’on me parle ainsi, je préfère être indépendante. J’ai suffisamment travaillé en France et en Europe pour me permettre d’être indépendante et avoir beaucoup de travail. Parfois beaucoup trop ... rires
Mike Tanzey : A quel moment votre choix s’est porté sur le journalisme et en particulier le sportif ?
Anne-Laure Bonnet : J'’aimais écrire, c’est ce qui m’a donné envie d’être journaliste et j’étais passionnée de sport donc c’est un peu tombé sous le sens, en réalité.
Mike Tanzey : Comment vous décririez le métier de journaliste ?
Anne-Laure Bonnet : Je vais parler du journalisme sportif, c’est un métier qui évolue beaucoup. Il y a de moins en moins de média qui paie correctement les gens. Il y a de moins en moins de médias qui effectuent un travail de journaliste. Aujourd’hui 80% de ce que l’on voit sur le web est un copié-collé d’un autre article. Principalement, ce que nous voyons actuellement est le résultat de personnes qui ont décidé de prendre un morceau d’un article de L’Équipe et rebroder autour. La qualité en France est en train de baisser drastiquement à cause de cela. Les gens considèrent que l’information doit être gratuite, ce qui est une grosse erreur. À force de penser que l’information doit être gratuite, nous n’aurons que de l’information de « merde.»
Ou en tout cas, que de la communication de la part de ceux qui souhaitent communiquer par ce biais-là. Parce que ne soyons pas dupes, ce que l’on voit sur les réseaux sociaux c’est ce qui est souhaité par les gens qui ont du pouvoir.
Il va y avoir une Coupe du Monde au Qatar, ce n’est pas du journalisme que vont faire les confrères, mais bel et bien de la communication. Mais cela, il faut le reconnaitre.
Mike Tanzey : Vous auriez-pu le faire, en ayant conscience de tout cela, vous ?
Anne-Laure Bonnet : Oui, parce que c’est super de lever le poing sur les réseaux sociaux etc mais à la fin de la journée il faut manger.
Il y a de très bons journalistes sportifs à Libération, à L’Équipe, au Parisien. À La Croix aussi. Mais tout cela reste de la presse écrite, un secteur qui est en danger car les gens ne lisent plus.
Je fais une photographie un peu catastrophiste du métier mais je ne pense pas être loin de la réalité. Moi, à BeIN je ne me considérais pas comme journaliste.
Mike Tanzey : Pourquoi ?
Anne-Laure Bonnet : J’étais amuseuse. Je posais des questions à des joueurs de foot dans une compétition que mon employeur avait acheté. Alors oui, j’étais libre de mes questions, libre de tout. Je n’ai jamais eu de ligne éditoriale à ce sujet. Mais quoi qu’il arrive, malgré tout cela, il faut manger. Donc oui, bien sûr que je l’aurai faite cette coupe du monde à BeIN.
Mike Tanzey : Concernant la presse écrite, un de vos confrères m’avait dit que selon lui, une lecture via les réseaux sociaux ou via le journal papier demeure une lecture. Un film français qu’il passe au cinéma ou sur Netflix, reste une œuvre cinématographique. Quel est votre avis sur la question ?
Anne-Laure Bonnet : Malgré mon abonnement sur la plateforme, j’aime beaucoup voir des films au cinéma. Netflix est très regardant quand il s’agit de réaliser des productions pour eux, on en arrive donc à un autre sujet, la liberté.
Concernant la presse, je suis d’accord puisque je lis les journaux auxquels je suis abonnée sur ma tablette. Mais surtout pas sur les réseaux sociaux parce que l’information n’est pas gratuite. Faire cela c’est oublier que quelqu’un paie.
J’encouragerai les gens à s’abonner à au moins un journal parce que cela coute cher de faire la bonne information. Cela prend du temps, faire un reportage ce n’est pas juste passer trois coups de fils. Il faut aller sur place, voir les gens, sentir comment les gens ont envie de répondre ou non. Donc si ce n’est pas nous qui payons en nous abonnant, c’est un sponsor qui le fera ...
Mike Tanzey : Selon vous quelles sont les qualités nécessaires pour être un bon journaliste ?
Anne-Laure Bonnet : Alors, je vais être pleine de banalités mais c’est être curieux, s’intéresser aux gens, ne pas partir en étant persuadé de tout connaitre parce que souvent ce n’est pas le cas. Avoir le courage de dire « je ne sais pas », parce que l’on ne sait pas tout et ce n’est pas grave. Tout dépend du type de journalisme. Si c’est un reportage où l’on a quinze jours pour écrire un papier alors là non, on doit savoir, il faut fouiller. Mais si c’est en direct et bien on ne sait pas, c’est comme cela et ce n’est pas grave. Il faut aussi essayer le moins possible de vouloir dire aux gens ce qu’ils veulent entendre. Pareil pour le sport, si l’information est avérée qu’une personne est dopée et bien disons-le.
Et enfin, être capable de vérifier ses sources. Ne pas prendre tout ce qu’il se dit sur les réseaux sociaux pour argent comptant. Cependant si Cristiano Ronaldo poste une photo de lui avec le maillot de Manchester City, cela peut être une information fiable.
Mike Tanzey : À l’instar du sport, il y a beaucoup de candidats pour peu de places dans ce milieu. Comment gérez-vous ce facteur ?
Anne-Laure Bonnet : Moi j’ai beaucoup galéré plus jeune. Lorsque je voulais être pigiste, je n’avais pas les bons codes, pas fait d’école donc pas beaucoup de contact. Je suis rentré au sein « des jeunes pigistes de l’Équipe » puis j’ai petit à petit fait mon trou mais après l’Équipe j’ai eu une longue période de chômage. Des boites de productions étrangères sont venues me chercher parce que j’étais polyglotte. Mais j’ai eu du mal à trouver ma place et c’est très difficile.
Mike Tanzey : Entre le journalisme de vos débuts et celui actuel, existe-t’il un réel changement ? Si oui, en quoi ?
Anne-Laure Bonnet : Il y a maintenant plus de façons de s’exprimer. Moi il n’y avait pas les réseaux sociaux. Cela a bousculé un peu le journalisme. Il y a des journalistes qui se sont remis en question dans la façon de travailler, des sujets à traiter. Quand je vois le BondyBlog, je me dis que tout n’est pas négatif. Ce que dénonce ce média est très courageux. Eux font partie des journalistes courageux. Cependant, cela reste encore malheureusement trop marginal parce que les médias appartiennent à des personnes extrêmement fortunées et en France, qui dit fortune dit pouvoir donc c’est plus compliqué. Il n’a pas non plus évolué qu’en bien. Le journal L’Équipe par exemple, envoyait beaucoup de personnes sur chaque compétition. Maintenant ce n’est plus le cas parce que cela coute cher de se déplacer. L’excuse du covid a été parfaite pour tout le monde, maintenant on fait les interviews en zoom.
Pleins de choses ont évoluées, ni en bien, ni en mal. Juste une évolution à suivre.
Mike Tanzey : Plus jeune, j’ai assez mal vécu le fait de n'avoir que deux personnes à qui m’identifier dans le journalisme, à savoir David Astorga & Harry Roselmack. Quelle importance accordez-vous à la représentation dans ce milieu ?
Anne-Laure Bonnet : Nous en avions parlé entre nous lorsque nous avons tourné le documentaire de Marie Portolano, nous sommes toutes un peu pareilles. Blanches, un peu blondes ... Franchement c’est horrible. Je l’ai aussi vécu car je n’avais pas d’exemple féminin. Il n’y a pas de diversité dans le journalisme sportif, homme ou femme. Une femme aujourd’hui si elle n’est pas blonde, que fait-elle ? Elle se teint les cheveux ?
Mike Tanzey : Qui détient les clés de ce changement ?
Anne-Laure Bonnet : C’est vous, les plus jeunes. Le pouvoir c’est vous qui l’avez. Je peux essayer de changer des choses, de « privilégier » certaines personnes quand je travaille mais je n’ai pas de baguette magique. Si l’on ne se met pas tous ensemble, cela ne marchera pas. S’il n’y a pas des leaders comme Smaïl Bouabdellah, qui est sincèrement l’une des personnes les plus extraordinaires du PAF, qui tendent la main, aident quand ils le peuvent, qu’est-ce que l’on fait ? Les rédactions sont souvent dirigées par des hommes blancs de plus de cinquante ans. Je pense qu’il faut que les dirigeants changent.
Mike Tanzey : Je suis chroniqueur dans une émission qui s’appelle "Les prolongations" et le présentateur de l’émission nous avait dit en nous recrutant « Je vous prends vous, aussi, parce que vous n’êtes pas blancs et cinquantenaires donc vous ne pourrez peut-être jamais donner votre avis foot sur un plateau.
Anne-Laure Bonnet : Oui bien sûr ! Moi j’ai essayé de faire pareil avec des filles. Dans l’émission sur Téléfoot, j’avais une cheffe d’édition qui était algérienne et femme. Bon courage pour travailler ! Mais c’est, je pense, aujourd’hui sur la place de Paris, la meilleure cheffe d’édition dans le sport.
Mike Tanzey : Vous pensez que les personnes comme nous doivent en faire deux fois plus que les autres ?
Anne-Laure Bonnet : Sincèrement, il y a des jours où je me demande si deux fois plus ce serait suffisant. Il faut qu’il y ait des gens qui poussent. Je ne suis pas une fan des quotas mais quand même. Il faut imposer une vraie diversité. La télévision française est blanche, le sport français a la télé est blanc même si les acteurs ne le sont pas. C’est ce qui est incroyable. Dans l’autre sens, s’il n’y a pas un David Astorga, comment l’on fait pour se dire que c’est possible ? Moi je recevais plein de messages de jeunes filles qui me disaient qu’elles voulaient faire ce métier et que grâce à moi, elles avaient eu la preuve que c'était possible. C’est le plus beau compliment que je peux recevoir.
Mike Tanzey : Est-ce que le documentaire « Je ne suis pas une salope » a commencé à réellement changer les choses ?
Anne-Laure Bonnet : Ils ont toujours fait comme cela, pourquoi changeraient-ils ? Ah si, maintenant il faut une caution féminine. Même si parfois elle donne juste la tendance sur les réseaux sociaux. C'est rageant mais l'on en revient à ce que je disais tout à l’heure, il faut manger.
Mike Tanzey : Pouvez-vous nous parler de la SSM Academy ?
Anne-Laure Bonnet : C’est un projet fondé avec des amis anciens sportifs. C’est une formation, pour les sportifs principalement, afin de pouvoir développer leur compte Instagram et montrer qu’ils sont « bankables ». Il y a des Jeux Olympiques dans deux ans à Paris, il faut que nos sportifs aient des revenus.
Mike Tanzey : Est-ce si important que cela d’être bankable ?
Anne-Laure Bonnet : Pas forcément pour être qualifié puisque là c’est la réalité sportive qui prime mais ça l’est pour avoir des sponsors. Les sports olympiques ne génèrent que très peu d’argent. C’est important qu’ils soient visibles pour les marques qui peuvent leur offrir un partenariat par exemple. Le but n’est pas d’en faire des Instagrammeurs qui vont aller vivre à Dubaï mais juste de montrer qu’ils ont des choses à dire.
Mike Tanzey : Nous arrivons donc à la fin de cette interview, merci pour ce temps accordé et cet entretien.
Anne-Laure Bonnet : Bon courage, continuez à y croire, à bientôt.


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